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Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux, Essai, Serge Bouchard

par Gilbert Larin 25 Octobre 2021, 09:11 Livres

Pourquoi a-t-il fallu que Serge Bouchard décède* pour que je me mette à le découvrir, l'apprécier et retrouver de grands pans de ma vision du monde dans ses essais. Je viens de terminer Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux, publié en 2005. On y retrouve sur 265 pages de petites lettres de trois pages déjà publiées une par une dans le Devoir. Ce sont les réflexions d'un anthropologue sur notre société et les directions qu'elle prend. 

Pour ma part, j’ai fait miennes la plupart de ses idées.

*Serge Bouchard nous a quitté le 11 mai 2021

Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux, Essai, Serge Bouchard
Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux, Essai, Serge Bouchard
Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux, Essai, Serge Bouchard

CONTENU

Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux. Les épinettes noires ne sont pas des arbres de misère. Le monde dans lequel nous vivons n’est pas nécessairement le paradis. Tout, en dehors de Montréal, n’est pas forcément le désert. Notre histoire n’est pas une épopée. Il n’y a pas de bouleaux sur la rivière Mingan. Un camion n’est pas le contraire de la poésie. Les Amérindiens ne forment pas une société archaïque et dépassée. Et le progrès moderne n’est pas si simple qu’on le croit.
Serge Bouchard n’est pas un rebelle ni un contestataire. C’est un homme libre, un esprit lucide et cultivé, un prosateur quotidien qui prend pour matière les idées, les faits, les grands phénomènes aussi bien que les « petites affaires et moindres choses ».
Les quatre-vingts petits textes qui composent cet ouvrage (et qui ont d’abord paru sous forme de chroniques dans le journal montréalais Le Devoir) forment surtout une oeuvre d’observation et de sagesse, écrite dans une langue toute de simplicité, rythmée, imagée, aussi proche que possible de la conversation entre gens d’intelligence et de coeur. Par la culture, par la finesse du regard, par l’originalité de l’imagination, Serge Bouchard s’y révèle, encore une fois, un essayiste de premier plan.

Je reproduis ici une de ces lettres tirée de l'essai: Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux: 

LE MEILLEUR DU MONDE*

Nous pensons hiérarchie et, si nous n’y prenons garde, cela devient une obsession comme si la terre entière devenait un terreau à comparaisons multiples. Nous plaçons tout sur une échelle afin d’évaluer les choses les unes par rapport aux autres. 

Il est vrai que la classification hiérarchique semble bien être un penchant universel de l’esprit humain. C’est un simple fait d’intelligence que de distinguer les plus gros du plus petit, le plus ceci et le moins cela. De plusieurs sommets en autant de bases, nous organisions la réalité. Cependant, la mathématique des qualités est plus complexe que nous le pensons et le classement n’est pas toujours heureux. Cela peut devenir un tic, une manie, une sorte de paresse de l’esprit. Car tout ne se prête pas à ce type de pensée.

Nous devons aux Américains la popularisation du concept de champion : the biggest, the tallest, we are the champions of the world. Ce qui si bien aux sports en général est devenu le moyen de résumer entièrement l’expérience humaine. La vie ne serait qu’un concours et nous serions tous des résultats. N’Y a-t-il pas une Mademoiselle Univers qui est la plus belle femme du monde ? Un monsieur univers qui possède le plus beau corps du monde ? Il faut avoir l’esprit sportif pour ainsi voir le monde à travers l’œil déformant de la statistique. D’ailleurs, la statistique a envahi nos vies. Ne recevons sans rien dire les données faisant état des résultats les plus curieux. Les Québécois font plus souvent l’amour que les Ontariens. Nous serions les champions du monde des chauds lapins que cela ne surprendrait personne. Personne ne soutient que nous sommes peut-être de très grands menteurs, ce qui, dans les statistiques du sexe ne saurait nuire.

Ainsi va la vie quand tout se résume à accumuler les championnats. Les individus, les états, les groupes se déclarent les vainqueurs dans le vaste champ de la compétition universelle. Pierre Elliot Trudeau n’avait-il pas ouvert le bal en déclarant, il y a plus de trente ans, que le Canada était le meilleur pays du monde ? Chaque année, on publie la liste des meilleurs pays du monde, comme on publie la liste des meilleures écoles, des meilleurs produits jusqu’à ce que rien n’échappe à la machine qui trie. À la fin, cela devient une véritable maladie dans la mesure. Justement, où nous en faisons une maladie. Il faudrait avoir un titre mondial dans tous les domaines. Voilà le but.

Nous finissons par tout mesurer à travers le prisme d’un tournoi. Dans un duel, il malaisé de finir deuxième, j’en conviens. Mais quelle est cette manie de réduire le monde à un combat de boxe ? Le plus beau lac du monde est canadien, il se trouve au Yukon, porte le nom de Kluane Lake et il ignore que nous l’avons placé en compétition avec tous les lacs du monde. Quand j’étais petit garçon, dans l’est de Montréal, je mangeais les meilleures patates frites du monde, rue Broadway. D’ailleurs, ma mère disait que j’étais le plus beau petit garçon du monde. Mais il est un temps pour tout.

S’il est recommandé de se trouver beau, s’il est sain de se donner de l’importance, reconnaissons qu’il est dangereux de constamment se déclarer le nombril du monde. Car le monde est plus vaste que l’on pense. Il est des milliards de nombrils. L’humain le plus rapide sait dans son for intérieur qu’il existe un humain plus rapide que lui, un qui ne se manifestera peut-être jamais, mais qui existe bel et bien quelque part. Dit autrement, le fait d’être bon dans un domaine s’accompagne d’une déclaration d’humilité.

Ce qui nous conduit à penser que clamer à tous les vents que nous sommes les meilleurs est une bonne indication que nous ne savons pas jouer. Crier trop vite qu’on a gagné ne relève justement pas du meilleur esprit sportif. Inutile de faire un plat de ses statistiques individuelles lors même que l’équipe devrait passer en premier. Y a-t-il moyen de se présenter sans écraser son voisin, sans lui rappeler que notre père est plus fort que le sien ?
Non, le fait d’être premier ne saurait résumer notre vie. Il est parfois idéal d’être deuxième, centième et puis n’importe quoi.
L’Humanité est une équipe et c’est en équipe que nous gagnerons ; c’est aussi en équipe que nous perdrons. Le problème est de savoir contre qui nous jouons. 

* Extrait de Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux, Édition Boréal, pages 218-220. 

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